
« Je ne demande pas à la France de penser à notre place » : Brotherson défend sa vision d’un Grand État Océanique
La Revue internationale et stratégique, publication de référence de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), a consacré son 142e numéro aux recompositions du pouvoir dans l’espace Asie-Pacifique. Parmi les personnalités interrogées, Moetai Brotherson y expose sa conception de la souveraineté, de la protection de l’océan et du développement du Pays dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et l’urgence climatique.
Au cœur de son propos, une ambition : concrétiser le statut de « Grand État Océanique » reconnu par l’entrée en vigueur du traité BBNJ (sur la biodiversité au-delà des juridictions nationales), en début d’année. Soit, selon ses mots, « un pays qui assume son identité océanienne, qui inscrit sa souveraineté dans la protection du vivant et qui transforme sa géographie en capacité d’action ».
Pour le président du Pays, une telle souveraineté ne passe pas par un repli sur soi. « La souveraineté réelle ne consiste pas à rêver d’autarcie, illusoire dans un monde où presque tous les biens du quotidien sont produits par des chaînes de production s’étendant sur plusieurs pays. La souveraineté implique la capacité de choisir nos interdépendances, de les équilibrer et de les mettre au service d’un projet collectif », affirme-t-il.
Une forme de troisième voie qui guide ses échanges avec l’Hexagone depuis sa prise de fonction en 2023. « Ma ligne est claire, je ne veux pas que Mā’ohi Nui soit réduite à une simple antenne stratégique de la France dans le Pacifique », déclare-t-il. L’objectif étant de permettre au fenua « d’éclairer la stratégie régionale (…) et non de la recevoir passivement ». « Je ne crois pas à l’autarcie en tant que projet politique, je crois à des interdépendances choisies, plus justes, et à une intégration régionale renforcée (…). L’autonomie dont nous disposons aujourd’hui sur le plan institutionnel ne vaut pas si elle ne sert qu’à répéter. Sur les enjeux internationaux, elle doit nous permettre d’apporter une expertise territoriale, culturelle et politique singulière », résume-t-il.
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La protection de l’océan constitue l’autre pilier majeur de cette vision. Moetai Brotherson revient longuement sur la création de l’aire marine protégée de Tainui Atea, présentée comme un projet associant institutions, scientifiques, associations et populations locales. Il évoque également le rôle de Te Mana o te Moana, de Te Moana Collective ainsi que le renforcement des capacités de surveillance de la zone économique exclusive polynésienne.
Pour le président, la réussite d’une telle politique dépend avant tout de l’adhésion de la population. « Pour une famille, pour une commune, pour un jeune, l’AMP n’a donc de sens que si elle garantit un lien, une continuité : des usages vivriers, de la transmission culturelle, de la capacité à habiter le Pays. Cela étant dit, il serait naïf de nier les inquiétudes légitimes de certains acteurs du Pays », souligne-t-il.
« Je suis partisan d’une écologie d’alliance, pas d’une écologie de surplomb. La protection n’a de légitimité que si elle protège d’abord la capacité des populations locales à se nourrir, à travailler et à transmettre un monde habitable qui leur ressemble »,ajoute-t-il.
Le chef de l’exécutif insiste également sur la nécessité d’un partage équitable des bénéfices de la transition écologique. « Une transition qui concentrerait à Tahiti les bénéfices de la protection et qui laisserait aux archipels les contraintes, les surcoûts et les reconversions serait vouée à l’échec », prévient-il, citant la TVA à 1 % appliquée dans les archipels éloignés comme un outil de rééquilibrage économique.
« Pour l’AMP, cette exigence implique que la valeur créée par la protection revienne d’abord aux populations concernées » car « les habitants acceptent l’effort quand ils voient que le Pays n’utilise pas l’écologie pour leur demander plus tout en leur donnant moins » , ajoute-t-il.
« L’Océan sera protégé durablement quand la nouvelle génération y verra non une contrainte abstraite, mais une responsabilité qui lui revient » , estime-t-il.
Moetai Brotherson rappelle que le changement climatique n’est pas en Polynésie française une « hypothèse abstraite ». Le gouvernement s’est fixé plusieurs objectifs : réduire de 55 % les émissions territoriales d’ici 2035 par rapport à 2016, atteindre 60 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique à l’horizon 2030, diminuer de 20 % les consommations d’énergie et augmenter de 35 % la production agricole locale.
Pour préparer le Pays aux conséquences du dérèglement climatique, il mise sur « la connaissance fine du risque et sur des réponses territorialisées ». Il cite notamment le projet FenuaAdapt, les campagnes LIDAR, les données du programme CLIPSSA et le programme Nu’u Moana.
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Moetai Brotherson établit le lien entre résilience climatique et contexte géopolitique. « La guerre en Iran nous rappelle d’ailleurs une chose très simple : une île éloignée de ses partenaires commerciaux paie immédiatement le prix des crises géopolitiques lointaines. Quand le fret se tend, quand les prix du pétrole flambent, quand les chaînes logistiques se dérèglent, ce sont nos ménages et nos entreprises qui encaissent. Il n’y a donc pas de contradiction entre résilience climatique et résilience géopolitique. Il s’agit bien de la même bataille », estime-t-il.
Une réflexion qu’il étend à la question de l’exploitation minière des grands fonds marins. Alors que les discussions au sein de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) sur un code minier sous-marin, pour encadrer l’extraction commerciale de minéraux en mer, patinent, sa position demeure inchangée. Selon lui, « l’exploitation minière des grands fonds cumule des risques environnementaux potentiellement irréversibles, des bénéfices économiques incertains et des tensions géopolitiques qu’aucun dirigeant sérieux ne devrait traiter avec légèreté ».
À l’inverse, il défend une économie dite « régénérative », fondée sur la recherche scientifique, la pêche durable, les biotechnologies marines, le carbone bleu ou encore la culture de macroalgues. « La vraie question n’est pas de savoir ce que nous pouvons arracher aux abysses. Elle est de savoir ce que nous voulons transmettre et à quelles conditions nous donnons à notre jeunesse les moyens de vivre sans détruire l’héritage dont elle a la charge », conclut-il.
Enfin, Moetai Brotherson appelle la communauté internationale à soutenir financièrement les territoires qui choisissent de préserver leurs ressources marines plutôt que de les exploiter. « Si la communauté internationale estime légitime que le Pacifique renonce aux voies extractives les plus risquées, alors elle doit contribuer à financer les voies régénératives les plus prometteuses », plaide-t-il.
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