Tavini : « Ça fait trois ans que les radicaux font tout pour gêner les modérés », analyse Sémir Al Wardi

Tahiti Nui Télévision : Quel est tout d’abord votre point de vue sur la situation à Makemo ?
Sémir Al Wardi, politologue : « Alors c’est une plaie dans le jeu politique en Océanie, dans toute l’Océanie, c’est ce qu’on appelle le nomadisme politique. C’est-à-dire qu’à partir du moment où quelqu’un est élu sur une liste, il ne respecte pas cette liste et il va vers justement la liste opposante.
C’est ce qui a entraîné ici en Polynésie française de 2004 à 2013 une instabilité extrêmement forte avec un président par an pratiquement. Et cela pose des problèmes aussi sur les politiques publiques parce que tant qu’on est en instabilité, eh bien on va connaître l’impossibilité de mettre en place des politiques publiques. Et donc là apparemment on n’a pas le résultat, il faut attendre ce que va dire le haut-commissariat. »
TNTV : Il y aurait des problèmes dans les résultats ?
Sémir Al Wardi : « Il y a peut-être un problème de calcul aussi mais il faut voir, s’il s’agit simplement de nomades, eh bien c’est légal mais absolument pas moral. »
TNTV : Donc c’est un fonctionnement normal des institutions finalement, c’est le jeu politique.
Sémir Al Wardi : « Ce n’est pas un fonctionnement normal mais dans le jeu politique, évidemment, ce n’est pas considéré comme normal puisque quand on appartient à un parti ou à une liste, normalement on ne va pas de l’autre côté. Mais je répète, c’est quelque chose qui existe dans toute l’Océanie, c’est des choses qui font tomber les gouvernements partout. On a eu ça aux Cook, on a eu ça au Vanuatu, on l’a partout et c’est la plaie, une vraie plaie sur le plan du jeu politique. »
TNTV : Donc ce serait le début d’une instabilité politique à Maakemo ?
Sémir Al Wardi : « Mais bien sûr, bien sûr, parce que si des personnes ont pu partir d’une liste à une autre, eh bien ça veut dire qu’il peut y avoir encore d’autres nomades, ce qu’on appelle les nomades. »
TNTV : Alors on évoque maintenant cette autre actualité politique forte, cette cassure du Tavini Huiraatira à l’Assemblée. Moetai Brotherson annonce la formation d’un groupe dissident indépendantiste. Quelle est votre vision, Semir, sur cette annonce de Moetai Brotherson ?
Sémir Al Wardi : « Alors, en fait, nous sommes ici dans une histoire qui commence en 2023. C’est-à-dire qu’il faut savoir que les choses ont commencé à partir du 10 mars 2023, lorsque Moetai Brotherson a annoncé sa candidature à la présidence de la Polynésie. Et juste après, dans une réunion politique, eh bien Tony Giros avait proposé la sienne et la sienne n’a pas été retenue. Et on peut dire qu’à partir de ce moment-là, 2023, eh bien il y a un antagonisme réel entre Anthony Geros et Moetai Brotherson, c’est certain.
Alors, après, on se trouve devant une difficulté ici, parce que Moetai Brotherson, par sa modération, par ses discours, par la campagne qu’il a réalisée, eh bien il a permis au Tavini de sortir de l’opposition après 10 années. Et les gens ont voté parce que c’est Moetai Brotherson. Et Tony Geros a eu l’impression que peut-être ce n’est pas Moetai Brotherson qui a gagné, c’est le Tavini.
Ça veut dire que s’il s’était présenté lui-même, eh bien il aurait gagné. Eh bien rien n’est moins certain, justement, parce que Moetai Brotherson avait justement rassuré à la fois des autonomistes et des indépendantistes pour arriver à ces 44%. »
TNTV : Et par rapport à ce groupe dissident annoncé par Moetai, vous y croyez ?
Sémir Al Wardi : « Eh bien, alors, on verra, parce qu’en fait, il y a eu donc deux courants qui se sont créés à partir de ce moment-là. Et ces deux courants étaient à la tête des institutions. Moetai Brotherson est président du Pays et Tony Giros est président de l’Assemblée. Et on a pu voir les dissensions dès le départ, par exemple, sur la limitation des mandats, sur le cannabis thérapeutique, sur les LGBT, sur la citoyenneté. Et c’est-à-dire que dès que Moetai Brotherson avançait quelque chose qu’il avait promis dans sa campagne, eh bien il était recadré par Tony Geros. Donc on peut dire aujourd’hui que depuis 2023, Moetai Brotherson a été gêné dans sa gouvernance. »
TNTV : Et aujourd’hui, donc, il annonce ce groupe dissident indépendantiste. Il annonce qu’il y aurait peut-être 20 personnes dans ce groupe. Comment ça se passerait dorénavant à l’Assemblée ? Quelle configuration on aurait finalement ? Comment gouverner ?
Sémir Al Wardi : « En fait, il y aurait deux groupes indépendantistes qui voteraient avec les autonomistes selon les textes. Et là, on se retrouverait avec quelque chose qui peut rappeler un peu ce qui se passe en métropole, c’est-à-dire selon les textes, eh bien on va créer des majorités.
Mais je pense que le parti du Tavini, qui a toujours voulu qu’il y ait un centralisme démocratique, c’est-à-dire qu’en fait, on peut discuter, mais une fois qu’on a pris une décision, on reste sur ses décisions, peut-être que le Tavini va réussir à apaiser, on va dire, les tensions entre ces deux courants.
On peut dire que lors des municipales, c’est le courant modéré qui l’a emporté. Et que Tony Geros, qui est le symbole des radicaux, eh bien est tombé. »
TNTV : Donc ça serait finalement une stratégie de Moetai Brotherson pour forcer un petit peu les indécis à se positionner ?
Sémir Al Wardi : « Tout à fait. C’est une façon de dire, bon, ça fait trois ans que quand même les radicaux font tout pour gêner les modérés, qu’ils font tout pour gêner la gouvernance. Il faut dire que la gouvernance de Moetai Brotherson a été souvent entravée, justement, par le président de l’Assemblée. Donc, pour dire maintenant, il nous reste deux ans. Si on veut avancer, et surtout si on veut rester au pouvoir, eh bien il faudrait aller main dans la main. »
TNTV : Cette scission au Tavini, est-ce qu’elle peut offrir une ouverture pour les autonomistes ?
Sémir Al Wardi : « Alors, les autonomistes peuvent regarder ça avec, évidemment, une certaine satisfaction. Plus un camp est divisé, plus il y a de chances de perdre. On l’a déjà vu, quand les autonomistes se mettent ensemble, ils gagnent. Quand ils partent divisés, c’est le Taviniqui gagne. Eh bien l’inverse est vrai. »
TNTV : Donc, on peut parler d’instabilité politique, de réelle instabilité politique à venir ?
Sémir Al Wardi : « Je ne pense pas qu’il y aura une instabilité, parce qu’il y a quand même quelqu’un qui est au-dessus de tout ça, qui est le metua. Oscar Temaru, c’est le metua. Et donc, pour de multiples raisons qu’on ne va pas étaler ici, Oscar Temaru a intérêt, évidemment, à ce que ces deux courants, finalement, convergent. »
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